

J’ai dix ans et je lis très bien. Mon père le constate, ma mère le claironne, triomphale.

Comme eux qui ont traversé, l’une les Alpes, l’autre les Pyrénées avec des cohortes de déshérités, je suis en quête d’un monde meilleur.
De livre en livre, j’approche cette Terra Incognita qui recèle toutes les émotions, toutes les peurs, et des plaisirs sublimes.


Avec le Lazarillo de Tormes dont mon père conte si bien la pathétique odyssée à travers cette Espagne de la faim et de la misère qu’il a connue, lui aussi ; avec Ulysse livré corps et biens aux caprices des dieux, je me suis embarquée dans un voyage qui promet d’être sans fin.
Depuis peu, je passe chaque jour le Pont Vieux pour gagner la bibliothèque municipale, un lieu étrange où les livres, au lieu de se cacher dans un fouillis de vieilles malles comme dans notre grenier, s’aplatissent en fiches retenues par des tirettes.


Une fois franchi l’obstacle du père Terret, le bibliothécaire, mâle Gorgone qui pétrifie les bavards, quel émerveillement de faire, jour après jour, au fil des pages, de nouvelles rencontres : les chefs d’œuvre de la statuaire grecque, les paysages sans perspective des primitifs italiens, L’île au trésor, ou encore les pièces de ce dramaturge mystérieux, Chespire, dont les extraits entendus à la radio m’ont enchantée et qui demeure ici incognito sous le pseudonyme de Shakespeare.
