Une autre image

Je déteste l’image de ce corps un peu gras, un peu mou que me renvoient les miroirs. Combien je me sens plus proche de la fillette dont les photos familiales portent témoignage ! En ce temps-là mon corps dodu et ma bouille ronde se révélaient d’efficaces pièges à caresses. Puis une première poussée m’a offert, vers les huit ans, une silhouette longiligne, des petites pattes grêles, de fins poignets et un museau pointu de jeune renarde.

Lorsque la puberté s’est déclarée, j’ai suivi jour après jour sa sournoise avancée : les disgracieuses excroissances, les pilosités envahissant les endroits le plus secrets, jusque-là si doux et si tendres, les saignements incongrus, les sautes d’humeur, les larmes pour un rien, l’angoisse quand de ce maelstrom a émergé ce corps inconnu que malgré tous mes efforts, je ne peux éviter de croiser dans les miroirs. Alors ce serait moi, ça ?

Pendant ce temps, à mes côtés, James mon amoureux de toujours, a franchi une à une les étapes de l’enfance vers l’âge adulte. À 13 ans, soulagé d’avoir enfin réussi à grandir après s’être vu rattraper par toutes les filles de nos classes successives, puis par ses copains et amis et même, pire encore, par ses ennemis jurés, il a pris d’un coup vingt centimètres et une assurance nouvelle pendant que je continue à me désoler devant les amas de chair qui envahissent mes hanches, mes fesses. L’horreur ! Mais James ne l’entend pas de cette oreille :

— Qu’est-ce que tu racontes, ça ne va pas la tête ? s’exclame-t-il en joignant le geste à la parole et me picorant de ces baisers pointus dont il a le secret. Je ne connais rien de plus tendre que toi, ma douce, ma bonne à caresser. Mais pour être franc, je te préférerais un peu plus enveloppée.

Je me détourne. Personne n’est capable de m’irriter autant que lui. Où va-t-il puiser cet incurable optimisme, cette bonne humeur que rien ne semble capable de ternir ? Le vrai est qu’il ne comprend rien, pas plus d’ailleurs que mon père. Chaque fois que je reviens dans ma famille, les repas sont le lieu de l’affrontement.

Mais mange, enfin ! Tu n’en as pas marre de ressembler à une planche à pain ?

Quand je suis fatiguée d’entendre ses récriminations, j’absorbe quelques miettes avant d’aller vomir dans les toilettes. Ma mère suit nos affrontements, bouche close et regard soucieux. Il n’est pas jusqu’à notre médecin de famille qui, lors de ses visites soi-disant amicales, s’autorise à donner un avis que je ne lui demande pas.

— Sais-tu, jeune fille, que bien de mes patientes aimeraient être aussi jolies que toi ! Quand on pèse 45 kilos pour un mètre 70, parler d’obésité c’est quand même un peu fort.

Ma mère ne dit rien, mais ses livres d’art qui retracent l’histoire des corps quittent la bibliothèque familiale pour envahir le salon et les meubles, partout à portée de main. Je fixe avec horreur les Vénus préhistoriques. Si j’allais devenir comme celles-là ! Je détourne les yeux des ventres gonflés des femmes du Moyen-Âge, je zappe les rondeurs indécentes des odalisques et autres femelles lascives qui ne font qu’accentuer ma répugnance. En revanche, Giacometti et ses sculptures infiniment allongées me persuadent que j’ai raison de vouloir conquérir cette évanescence, cet élan vers la verticalité. Revenir à mon corps de fillette, échapper aux masses adipeuses, retrouver cette silhouette en à-plats des très jeunes filles, voilà à quoi je dois m’employer.

À force de feuilleter les magazines dont ma mère est friande, je trouve la solution : le jeûne. Le tout est de persévérer pour parvenir, au terme d’un long effort et de privations qui ne me font pas peur, à retrouver ma silhouette d’antan.

Mes deux familles, paternelle et maternelle, sont riches en fortes femmes. Comme je les ai admirées ! Longtemps je les ai surnommées le quadrige des femmes puissantes. Joëlle qui a transformé la ferme familiale, au cœur de la Lomagne, en une entreprise d’import-export puis qui, après s’être mis en tête de faire commerce d’ail à l’international, est devenue la représentante de la filière au plan européen. Jocelyne, cheffe d’une entreprise de confection de chapeaux dans le Caussadais. Emmanuelle, professeure passionnée de transmission et ma mère, Evelyne qui a choisi d’abandonner son métier pour nous élever et consacrer tout son temps libre à la peinture sans rêver de commerce ni de gloire mais s’acharnant à mener toujours plus loin son rêve d’un art exigeant.

Différentes autant qu’on peut l’être, mais menant chacune leur vie avec la même volonté de progresser sans cesse dans la voie choisie, elles m’ont longtemps servi de modèle avant que je réalise que je n’avais aucune envie de leur ressembler. Elles ont en commun, en plus d’une indéfectible volonté, des corps massifs et un même goût pour les riches nourritures et les rassemblements familiaux où elles officient telles de grandes prêtresses, veillant au confort de tous. Toutes les occasions leur offrent de bons prétextes pour réunir la parentèle en longues tablées bruissant de rires et de blagues parfois salaces qui me hérissaient déjà fillette et m’insupportent de plus en plus.

Durant des heures, les salles à manger familiales résonnent de bruits de mastication, de parlottes et de rires gras. Je les regarde bafrer et rire, rire et bafrer tout au long de repas qui durent interminablement. Les entrées chaudes succèdent aux entrées froides, les plats de viande aux plats de poisson, et la règle veut qu’on n’ait pas à choisir entre les fromages et les desserts. Rien n’est jamais assez abondant, assez savoureux, assez épicé, pour satisfaire leurs convives. Dans la famille, on les dit plantureuses, confortables, enveloppées mais moi, en grandissant je n’ai pas tardé à les trouver empâtées, différentes des images de femmes que m’offrent les magazines et les publicités. Femmes replètes contre corps parfaits savamment mis en scène, lisses, minces, jeunes.

Contre les hanches larges, les fessiers pléonastiques j’ai choisi les longues silhouettes vêtues de couleurs chatoyantes ou encore les femmes garçonnes, échassiers parcourant de leur démarche guerrière les podiums des défilés de mode dans d’amples vêtements qui singent la mode masculine. C’est à ces femmes-là que je veux ressembler.

James qui n’est jamais avare de moquerie les dit abstraites, stéréotypées, prétend qu’elles ne le font pas fantasmer et qu’il ne connaît rien de plus artificiel que cette beauté obligatoire, cette conformité à des canons éculés.

Le baccalauréat en poche, lui et moi, inséparables comme dans l’enfance, avons trouvé un petit appartement à mi-chemin entre nos deux facs, et un espace de liberté, loin des contraintes familiales. James en profite pour vivre sa vie d’étudiant et trainer dans les bars jusqu’à pas d’heure. Quand j’exprime mon inquiétude, il me rassure :

— Oh là là, cool ma mie. Tu sais bien que j’ai de la réserve. Quand il faudra mettre un coup de collier, il sera temps d’aviser. Et puis si ça ne marche pas cette année…

Mes angoisses et mes refus qui gênent tant mes parents glissent sur lui sans l’atteindre. Par chance, jusqu’ici nos divergences n’ont pas réussi à nous séparer. Je me demande ce que je deviendrais sans son incurable optimisme.

Me voyant à moitié rassurée, il en rajoute une couche.

— Ma biche je ne te comprendrai jamais. Profite de la vie, c’est le bon moment !

Sauf que pour moi, profiter de la vie, justement c’est découvrir des auteurs dont je n’avais jamais entendu parler, me passionner pour ceux de mes profs que je considère comme des pointures, exécrer la médiocrité des autres qui me font perdre mon temps, me gorger de savoir avec une gourmandise sans cesse renouvelée tout en poursuivant ma quête d’une silhouette parfaite, sans rondeurs superflues.

Le soir, pendant que James fait la nouba avec les copains, je découvre de nouveaux textes, j’écris des articles pour la revue de la fac. Pour gagner quelques dizaines d’euros et pouvoir acheter des livres et encore des livres, je commence à garder des enfants. Je me régale du contact de ces petits corps, tendres chairs que je sature de caresses et de baisers. Le bouche à oreille fonctionne bien, plusieurs couples prennent l’habitude de faire appel à mes services le temps d’un repas à l’extérieur, d’un spectacle. Je ne refuse jamais, trop contente de passer mes soirées à langer, chouchouter, mignoter, à retrouver, pour ces petits bouts, les histoires et les comptines du temps de mon enfance.

Parmi mes clients réguliers, les Clari, qui habitent un bel hôtel particulier dans le vieux Toulouse, elle avocate, lui créateur de mode, me confient de plus en plus souvent leur petite Lili. J’aime me rendre chez eux. Je les trouve magnifiques, elle surtout, d’une remarquable culture, engagée dans des causes généreuses. Parfois devant un thé, elle me parle des actions qu’elle entreprend en faveur du droit des femmes. Chaque fois que je viens garder Lili, avant que quitter l’appartement, Jocelyne prend soin de me montrer les petits plats et les gâteries qu’elle a préparés pour moi en plus du repas de la petite et, à chacun de leurs retours, me fait reproche de n’y avoir pas touché.

Et puis, un soir, ma Lili, quatre ans rondouillards, au moment du coucher caresse tendrement ma main, souligne de son doigt potelé les tendons qui s’y marquent traçant leurs lignes violacées sur une chair absente :

— Alors, toi aussi tu es vieille ? Dis, tu ne vas pas mourir comme Mémé Yvette ?

Le regard bleu pervenche me détaille, la main minuscule s’agrippe à mon bras… — Mais moi je ne veux pas que tu meures. Je veux que tu sois toujours avec moi susurre la petite voix tandis que la bouche sucrée couvre de baisers mon visage baigné de ses larmes

Ce soir-là elle met longtemps à s’endormir. Cramponnée à moi, elle demande une histoire et puis encore une histoire avant de finir par sombrer dans un sommeil agité.

Il me reste un peu plus de deux heures avant le retour des Clari. D’ordinaire je m’installe au salon pour avancer mon travail mais ce soir, il m’est impossible de me concentrer. J’erre dans l’appartement, je feuillette des revues, j’allume et éteins la télévision où aucun programme ne m’intéresse.

L’impatience me gagne. C’est fini pour moi, j’ai trop de travail maintenant, je vais leur trouver quelqu’un pour prendre ma place. Ils rentrent de plus en plus tard, c’est insupportable ! Je vais leur dire qu’ils ne comptent plus sur moi à l’avenir, je n’ai pas que ça à faire, il faut que je pense à mes études.

Pour ne pas perdre de temps à leur retour, je me prépare et vais les attendre dans le hall. Dans le grand miroir biseauté, je fixe l’inconnue qui me fait face. Je détaille complaisamment la silhouette élégante que le cadre ancien sublime, le visage aigu, les larges yeux étirés vers les tempes. Je suis belle. Tandis que je contemple à loisir le tableau d’allure un peu surannée qui s’offre à moi, peu à peu le malaise s’installe.

Les traits de mon visage que j’aime à dire épurés me semblent tout à coup creusés comme figés. Sous le front marqué de rides profondes, les yeux s’ouvrent comme des puits sans fond. L’été dénude des bras filiformes croisés sur une poitrine creuse. Je porte à ma bouche une main de squelette, doigts effilés terminés par des ongles bombés. Au moins le corps est-il parfait ! Je m’observe, je tourne sur moi-même pour mieux voir la silhouette allongée, les hanches minces, mais les cuisses fuselées se terminent par des jambes grêles aux mollets absents. L’horreur ! Je scrute longuement l’échalas maladif qui me fait face. Alors ce serait moi, ça ?

Ils ne rentrent toujours pas. Quand vont-ils venir me délivrer de cette insupportable attente ? Incapable de m’occuper, je reprends mon errance dans l’appartement. Lili, qui dort paisiblement ne semble pas affectée par le petit incident de la soirée. Il n’en est pas de même pour moi. Pour mettre fin à mon angoisse, dans le grand appartement silencieux, je vérifie que je n’ai rien laissé en désordre pour mon dernier jour.

Dans la cuisine, la porte du réfrigérateur tourne sur ses gonds offrant à ma vue le petit en-cas que Jocelyne, comme à l’accoutumée, a préparé à mon intention. Semblable aux dinettes de mon enfance, il est constitué de mets de poupées faciles à absorber en une bouchée. Les verrines multicolores m’offrent une ronde de saveurs. Je ne me rappelais pas combien manger peut se révéler délicieux. Au moment où ma main se tend vers une tartelette lilliputienne, je surprends sur moi le regard ravi de Jocelyne qui vient tout juste d’arriver.

Ah cette fois, j’ai réussi ! Je suis heureuse que mon choix te convienne. Finis tranquillement, Gérald va te raccompagner. Alors, à mardi prochain comme convenu ? Je te ferai goûter les spécialités de Dutouron qui vient tout juste de s’installer. Tu n’en reviendras pas, cet homme-là est un peu sorcier, ses préparations réveilleraient l’appétit d’un mort !