
– « Avant, au moins, les gens savaient se distraire ! »

Elle marmonne sans se soucier de se faire entendre. La communication, ils n’ont que ce mot à la bouche et plus ils communiquent, moins ils se parlent. Elle ne comprend rien à cette nouvelle génération, même si c’est elle qui, de plus en plus, s’enferme dans le silence. Une espèce d’abstraction, une préparation à l’indifférence finale.

Après la mort de son mari, il fut un temps où elle s’enfuyait. N’importe où plutôt que de rester seule de son espèce, posée dans l’appartement comme l’un de ces horribles bibelots qu’on gagnait dans les fêtes foraines les jours de liesse. Quand, après les grosses colères, les reproches, les cris, ses enfants finissaient par exiger d’elle les motifs de ces fuites déraisonnables, elle ne savait que répondre. Ni pourquoi elle partait, ni où elle allait. Elle fuyait, voilà.
Comme si, à travers l’espace, on pouvait remonter vers le temps de l’ancien quartier vide de voitures où l’on se promenait les soirs d’été en quête d’un peu de fraîcheur.

Les enfants couraient devant avec des piaillements d’oiseau. Les femmes avaient tiré de l’armoire les bleus tout propres et usé des menaces appropriées pour obliger les hommes à se changer. Que, surtout, ils n’aillent pas leur faire honte devant le monde !
Le notaire et le médecin se promenaient gravement, les mains au dos. Deux manchots se dandinant et hochant la tête tous les deux pas. L’un grand et corpulent, l’autre petit et trapu, ils ne paraissaient pas s’apercevoir qu’on souriait sur leur passage sans oser se moquer ouvertement de leurs silhouettes familières et insolites. Ils saluaient, du même geste bénisseur, les vieux et les vieilles qui, leur chaise tirée sur le pas de la porte, échangeaient les nouvelles du jour à travers la chaussée. Quand le ton baissait, que les sièges se rapprochaient, venait le temps plus secret des médisances.

Sûr que la vie n’était pas facile. On s’épuisait à la tâche pour quelques sous, on n’était jamais assuré d’avoir de quoi manger le lendemain mais, au moins, on se parlait. Tout était prétexte à se faire du plaisir, à regarder les enfants se régaler d’un rien. Tandis que les gens d’aujourd’hui se barricadent chacun dans son monde respectif. Elle les regarde vivre à cent à l’heure. Les parents ont leur travail, leurs responsabilités. Pour les enfants, l’école, la musique, les clubs sportifs, reproduisent la même existence échevelée, toujours entre deux crises. Que pourrait-elle leur reprocher ? Ce sont de bons petits même s’ils la déplacent comme un objet encombrant avec juste ce qu’il faut d’impatience. Est-ce leur faute s’ils vivent sur une île sans aucun pont pour les relier à elle, ni peut-être aux autres ?
On arrivait au cinéma. Les familles se tassaient, toute marmaille paillante, dans les fauteuils crasseux.

En attendant que la salle s’obscurcisse, les femmes sortaient un sein qu’elles masquaient parfois d’un mouchoir brodé. Pendant qu’au chaud de leurs opulentes poitrines s’endormaient les grosses colères d’affamés chroniques, les plus grands demandaient quand ça allait commencer. De ces voix criardes destinées à percer le tumulte ambiant qu’avaient les enfants autrefois.

Un peu à l’écart, les adolescents, à grand renfort de gestes, narraient des exploits le plus souvent imaginaires tandis que les filles chuchotaient entre elles en les observant par en dessous. En ce temps-là, les chats et les filles étaient sournois, les hommes et les chiens francs et lourdauds. Un monde partagé en deux où on se reconnaissait aisément.
La salle à peine obscurcie, on entendait parfois une exclamation que censuraient des « chuts » vigoureux :
– Mais, dites donc, vous, enlevez vos mains de là, je suis une honnête femme, qu’est-ce que vous croyez ?

Il n’était pas rare qu’au même instant, des fauteuils voisins surgissent deux silhouettes emmêlées qui gagnaient la porte dans un grand bruit de respirations précipitées et de jurons.
Insensible au vacarme extérieur, le fils de l’épicière lisait à mi-voix le générique anglais en mettant l’accent de son mieux. On le trouvait poseur, mais on le comprenait en voyant luire, tout juste devant son siège, à hauteur de sa bouche, les Anglaises de la petite du boucher, une fille unique qui ne sortait qu’encadrée de ses parents. On murmurait dans le quartier. Pour sûr qu’un boucher, ça gagne, mais on a beau dire ! Pour payer à la petite ces toilettes luxueuses, ces cours de tennis, sans compter l’école privée où elle apprenait à prendre l’accent pointu et à mépriser les gens du quartier, il fallait oublier souvent le doigt sur la balance au moment de peser la viande !

Le cinéma, lanterne magique, s’éclairait d’images. On oubliait tous les soucis pour trépider dans des aventures invraisemblables et se laisser emporter par des histoires d’amour qui tiraient des larmes aux plus sensibles.

Chaque semaine, on retrouvait le regard tendre de Gary Cooper, Alan Ladd, le beau Robert Taylor à la morale élastique. On prenait parti pour Glen Ford qui avait toujours raison mais se trouvait sans cesse plongé dans des situations inextricables, en butte à la mauvaise foi et aux sarcasmes des méchants.

Hormis Ernest Borgnigne pour lequel on avait une petite tendresse, les mauvais soulevaient des tempêtes de quolibets et de sifflets dès leur apparition sur l’écran. Avant même qu’ils ne mettent en œuvre leurs traîtrises, on avertissait le héros, qui n’en tenait aucun compte. Cris, injures et encouragements aidaient l’action à progresser. Parfois, miraculeusement, les avertissements portaient leur fruit : « Attention, il passe par derrière ». A cet instant, le héros se retournait et prenait conscience du danger. On l’avait sauvé !

Maintenant, les jeunes vivent autrement. Du moins si on peut encore user de ce mot, son fils n’est pas loin de la quarantaine. Ils souffrent moins, on dirait, mais ils ne connaissent rien de ces célébrations, ces réunions de famille, ces ripailles, ces fêtes qui rythmaient la vie autrefois. Des existences routinières à peine éclairées par des séjours à la neige, des fuites vers l’Egypte, vers la Thaïlande qui les aident à supporter le passage des jours et leur rend douloureux le retour au quotidien. C’est la même plongée dans l’imaginaire qu’apportait le cinéma mais ils semblent avoir à chaque fois un peu plus de mal à remonter.

Elle se sent seule. A peine si elle regarde la télévision. C’est plutôt eux qu’elle observe, fascinée par cette capacité à regarder le monde par le trou de la serrure qu’ils développent dès la prime enfance.
Elle ne comprend rien non plus au cinéma. Tout va trop vite, trop fort, les personnages jamais là où on les attend, les situations emmêlées. Comment s’y reconnaître dans ces films sans queue ni tête où les bons ne le sont jamais tout à fait, où les méchants même peuvent se montrer capables d’un mouvement de pitié ? Elle ne va plus dans les salles du quartier qui, d’ailleurs, n’existent plus.

Sa dernière émotion remonte à plusieurs années, elle ne se rappelle plus le titre mais c’était un film comme elle les aime : l’histoire d’un homme qui revoit son passé en noir et blanc et dont le présent seul apparaît en couleur. Pour elle, c’est tout l’inverse : le passé s’affiche en technicolor. Le présent grisaille.
