LES FLEURS DE L’OMBRE de Tatiana de Rosnay

(éditions Robert Laffont/Héloïse d’Ormesson)

Le cadre de ce roman nous est familier ou presque. Il s’agit du quartier de Paris proche de la Tour Eiffel sauf que l’intrigue se déroule dans un futur proche, après la destruction de la tour emblématique par un attentat qui a fait des milliers de morts. Le quartier, totalement rénové, offre l’image d’un monde artificiel que la folie humaine a défiguré :  pollution, destruction des monuments et des quartiers les entourant au profit d’immeubles neufs et de structures urbanistiques sans âme.  

Clarissa Katsef, romancière, vient d’emménager, après sa séparation brutale d’avec son second mari dont on découvrira les raisons au fil de son carnet de notes qui parcourt tout le roman, dans une résidence pour artistes entièrement neuve, parfaitement sécurisée grâce à un système de caméras et une surveillance médicale journalière. L’installation dans cette résidence destinée à héberger des artistes, sur dossier, après un interrogatoire intrusif destiné à la connaître jusqu’au moindre détail, paraît dans un premier temps une chance inouïe d’autant qu’elle bénéficie de l’aide permanente d’une intelligence artificielle destinée à lui faciliter la vie au maximum.

Au fil du roman, des indices de plus en plus flagrants alertent Clarissa qui se découvre victime d’un piratage d’un genre nouveau, une sorte de vampirisme de l’esprit. L’atmosphère se fait de plus en plus pesante. Des faits minuscules éveillent l’attention de la romancière puis se constituent en un faisceau qui devient peu à peu significatif pour elle. La communication de ces faits à l’extérieur, ses explications de ses soupçons, souvent embrouillées et imprécises, la désignent aux yeux de son entourage comme dépressive. Devant l’incompréhension de ses proches, elle commence par douter d’elle-même puis, dans un sursaut, se décide enfin à agir pour assurer sa sauvegarde.

Des questions essentielles

Ce roman est construit comme un va-et-vient entre une narration à la troisième personne où l’auteur nous montre Clarissa en train de se débattre contre un ennemi qu’elle n’arrive pas à identifier clairement et le carnet où elle exprime ses sentiments intimes lors de la sinistre découverte des moeurs de son mari.

Ce qui était destiné à assurer son confort devient très vite source de malaise : caméras dans l’appartement, dans l’immeuble, contrôles médicaux journaliers, téléphone portable retraçant ses déplacements comme un fil à la patte permanent. Ses révoltes, qui se manifestent souvent de manière maladroite, se heurtent à une série de fins de non-recevoir de ceux qui gèrent la résidence et à l’incompréhension de ses proches.

Personnage attachant, elle se découvre le jouet de forces qui la dépassent mais reste lucide et se bat pour la vie malgré ses zones d’ombre personnelles et celles du monde extérieur. À partir de cette expérience traumatisante, elle organise la résistance et pose pour elle-même comme pour nous, lecteurs, des questions essentielles. Quelle place pour les humains dans un monde livré à la pollution et à la disparition des quartiers et immeubles anciens au profit de bâtiments aseptisés ? Quelle place pour l’imaginaire dans une société où les êtres sont sous contrôle permanent et où toutes les tâches sont prises en charge par des assistants personnels de silicone ? Quid de la liberté dans un futur proche où, au nom de la sécurité se généralise une surveillance de tous les instants ? En bref quid de la relation entre les humains et les intelligences artificielles ou ceux qui les programment ?

Un dénouement miraculeux

Comme dans les pièces de Molière, on s’achemine inéluctablement vers un dénouement catastrophique au fil des chapitres où l’on reconnaît les thèmes essentiels de Tatiana de Rosney : l’importance des lieux, les secrets anciens toujours agissants dans le présent des personnages et oblitérant le futur, l’importance de la littérature avec la présence permanente aux côtés de Clarissa Katsef de Virginia Woolf et Romain Gary, deux romanciers inégalables, êtres désespérés dont la vie a fini tragiquement.

Et comme chez Molière, Tatiana de Rosney, d’un coup de baguette magique sauve notre romancière du désespoir. Le lecteur qui s’est attaché à elle lui en est reconnaissant.

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