LE TEMPS DU DELUGE, de Margaret Atwood

Les lecteurs et lectrices du roman dystopique La servante écarlate qui n’a pas cessé de faire parler de lui depuis sa parution en 1985 ne seront pas étonnés par le cadre et les péripéties du roman Le temps du déluge ni par la force prémonitoire de la vision de Margaret Atwood, auteur extra-lucide.

Ecrit en 2009, bien avant que la pandémie mondiale du COVID 19 n’émerge à Wuhan, en Chine centrale, avant de gagner le monde, il fait état d’un Déluge des Airs, qui sème la mort dans les rangs des humains, toutes origines géographiques et sociales confondues, n’épargnant que les animaux qui, de ce fait, pullulent et menacent l’existence des quelques miraculés ayant échappé à l’infection.

LES PERSONNAGES

En l’an 25 d’on ne sait quelle ère, les lecteurs de ce roman retrouvent le cadre post- apocalyptique qu’ affectionne Margaret Atwood et font connaissance avec deux rescapées, deux femmes, Toby et Ren, toutes deux ayant appartenu à la secte des Jardiniers de Dieu et l’ayant quittée avant la pandémie ; toutes deux protégées, en raison d’un isolement qui leur a été imposé par les circonstances, de l’infection qui tue sans discrimination les humains moins chanceux qu’elles.

Au fil des chapitres, le lecteur découvre les événements qu’elles ont vécus à partir de l’an 5, date de l’installation des Jardiniers de Dieu dans le jardin d’EnFalaises, havre écologique au sein d’une société urbaine autocratique qui nie les libertés individuelles et voue tous ses sujets au culte de l’argent au mépris des valeurs humaines.

UN MONDE INHUMAIN

De l’an 5 à l’an 25 date, c’est un monde tout entier qui prend corps devant nos yeux grâce à une série de retours en arrière. Les Jardiniers de Dieu occupaient tout un groupe d’immeubles dans le centre d’une grande cité proche de l’océan et vivaient en marge d’une société technologique, autocratique et matérialiste tournée vers le profit où la règle est l’agressivité et le refus de ceux qui sont différents.

Ses adhérents se déclaraient écologistes et végétariens, détachés de tous les biens de consommation (vêtements, téléphones portables…), se nourrissaient de leurs productions et s’habillaient sans souci de coquetterie de vêtements sans forme ni couleur. Ils se réunissaient à intervalles réguliers autour d’une sorte de gourou, Adam premier, pour célébrer des fêtes en l’honneur de Dieu, de la nature, des animaux ou de saints choisis parmi les êtres humains ayant agi pour le bien de l’humanité.

Ils n’étaient pas dogmatiques, ne méprisaient pas la science, croyaient en la force de l’éducation, en l’amour des êtres, humains ou animaux. Pacifiques, exempts d’agressivité, ils pratiquent le détournement systématique face à la barbarie d’une société dont beaucoup de traits évoquent, en pire, les travers de la nôtre : esprit de lucre, inégalité sociale, usage d’une violence institutionnalisée, étroites relations entre la pègre et le pouvoir.

Le CorpSeCorps, censé garantir la paix dans la cité, était en fait une police parallèle qui surveillait tout et tous et faisait disparaître les gêneurs dans des accidents. La société SentéGenic supposée apporter du confort aux êtres humains avait fait sa fortune en vendant des produits pharmaceutiques qu’elle testait sur ses clients en oubliant de les informer. Un groupe d’illuminés avait mis au point des expériences sur les animaux, créant des moutons de toutes les couleurs, des liognaux, animaux hybrides tenant du lion et de l’agneau et des porcs transgéniques destinés à fournir aux humains des organes en cas de besoin,. Des expériences plus secrètes visaient à créer une race d’humains parfaits destinés à vivre éternellement.

LE DELUGE DES AIRS

Dès la création de leur secte, les Jardiniers de Dieu avait annoncé l’imminence d’un troisième déluge, le Déluge des Airs, censé purger la terre des humains. Leur conviction était que Dieu, décidé à se débarrasser enfin de l’humanité, ne souhaitait pas réitérer l’erreur, déjà commise par deux fois de faire payer aux animaux l’incurie humaine.

« Bientôt surviendrait une hécatombe qui ravagerait l’humanité coupable de perversité et de surpopulation, mais les Jardiniers en seraient exemptés : ils comptaient bien flotter sur ce Déluge des Airs grâce aux réserves de nourriture qu’ils accumulaient dans des cachettes baptisées Ararats. Quant aux embarcations qui leur permettrait de survivre, il s’agissait ni plus ni moins d’eux-mêmes, chacun devenant une Arche abritant ses Animaux intérieurs ou à tout le moins leurs noms. Ainsi pourraient-ils ensuite faire refleurir la terre. »

Ainsi se préparaient les Jardiniers pour affronter les jours noirs à venir et créer les conditions d’une survie potentielle des quelques humains dignes d’être épargnés par la colère de Dieu

Inutile de préciser que les choses ne se passent pas du tout comme cela dans le roman de Margaret Atwood. Lorsque survient la pandémie, les deux rescapées, Toby et Ren, auront la lourde tâche, déjà dans un premier temps, de se retrouver sans se faire contaminer ou massacrer par des moins pacifiques qu’elles, puis de tenter l’aventure sans savoir où elles vont aboutir de retrouver d’autres Jardiniers qu’elles espèrent encore vivants.

ET LE LECTEUR DANS TOUT çA ?

Ce sont les Jardiniers de Dieu, une secte qui réunit des écologistes, végétariens, qui croient  en la force de l'éducation et de l'amour dans une société autocratique et autoritaire, livrée à la force brute et au goût du pouvoir. Qu'adviendra-t-il d'eux lorsque la pandémie mondiale dite le Déluge de Airs fera ses ravages?

Malgré 600 pages d’une écriture magistrale déroulant nombre de péripéties, le lecteur reste quelque peu sur sa faim et ne peut se défendre d’un certain malaise. Ce Dieu qui est encensé tout au long du livre comme un être d’amour, ne s’est guère montré efficace lorsqu’il lui a pris la fantaisie d’exterminer les méchants. Ses Jardiniers qui, mis à mal par la société des hommes avaient été obligés de se disperser pour échapper aux arrestations et aux accidents meurtriers provoqués par leurs concitoyens n’ont pas été davantage épargnés par lui alors qu’ils lui ont voué leur existence.

Aucun des problèmes posés n’ont été résolus. De sorte qu’on peut imaginer que, après ce coup de semonce inutile, tout recommencera comme avant. Et le lecteur, médusé, ne peut s’empêcher de penser que c’est beaucoup de bruit pour rien.

Dans une interview datant de 2007, Margaret Atwood dont on connaît l’engagement pour la cause féministe, a fait état du fait qu’elle est optimiste et qu’elle n’écrirait pas si elle croyait vivre dans un monde sans espoir. On sait également que, dès le 27 février 2022, elle a, avec plus de mille auteurs, signé une lettre ouverte pour exprimer sa solidarité avec l’Ukraine et demander la fin de l’invasion russe. Ces signes seraient de nature à prouver qu’elle a confiance dans une humanité qu’elle semble penser perfectible.

Comment comprendre, de ce fait que son roman qui, comme le font généralement les uchronies, pousse jusqu’aux extrêmes les tendances de notre société et dénonce les dommages produits par les travers constatés, n’ouvre pas sur une perspective un peu moins désespérée ?

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