Plaidoyer pour la vie

Un livre de Denis Mukwege, éditions de L’Archipel

L’autobiographie de Denis Mukwege écrite avec Berthild Akerlund pourrait porter en plus de son sous-titre « l’autobiographie de l’homme qui répare les femmes » un sous-titre plus général : « Quand la science fait alliance avec l’humanitaire ». Ce livre est en effet un témoignage. L’auteur ne cherche pas à se glorifier ni à faire œuvre d’écrivain. Son but est de rendre compte de l’horreur au quotidien dans ce pays sorti exsangue de la colonisation belge et des régimes successifs de Mobutu et de Laurent Désiré Kabila. La célébrité qui est le sienne donne du poids à son action.

« J’ai côtoyé la violence toute ma vie mais elle n’a jamais rien résolu » écrit –il. Ce n’est pas pour autant qu’il s’en accommode. Son plaidoyer pour la vie concerne certes d’abord  les femmes, premières  victimes de la violence mais la violence est aussi le lot de   la population tout entière depuis de nombreuses années. Il a bien failli lui-même très tôt après sa naissance être victime des querelles religieuses opposant catholiques et protestants. Fils d’un pasteur noir, il s’est vu interdire l’accès aux soins des cliniques tenues par des soeurs catholiques. Devenu adulte, médecin et à son tour pasteur de la religion réformée, il a eu le plus grand mal à échapper à plusieurs reprises aux attentats dirigés contre lui ou contre les hôpitaux où il exerçait, des cibles de choix  systématiquement pilonnées et détruites, soignants et malades impitoyablement massacrés par les différentes factions s’affrontant dans le pays.

Dans son livre, il fait  le récit des circonstances qui lui valent d’être encore vivant. En octobre 2012 à son retour d’Europe après une conférence donnée à Genève et plusieurs fois dans le passé, en 2004, en 1996, des circonstances indépendantes de sa volonté l’ont écarté des lieux où il aurait dû trouver la mort jusqu’à une fuite rocambolesque qui lui a permis d’échapper avec sa famille à l’état de guerre dans l’est du Congo. Mais ce n’est pas là à ses yeux le plus important.

Sa vocation est née lorsque, à 8 ans, témoin de la sollicitude de son père pasteur pour les malades, il a décidé d’apporter lui aussi son aide à ses semblables en devenant un « muganga »: un homme qui soigne. Et c’est bien à cela que Denis Mukwege voue son existence.  Il a bravé les autorités de son pays en donnant ses soins à  tous ceux qui souffrent, sans distinction de sexe ou d’ethnie. « Peu importe que celui qui a besoin d’être secouru soit noir, blanc, tutsi ou hutu, riche ou pauvre, voire un assassin » répond-il au commandant en chef venu installer un barrage devant son hôpital.

Quant aux femmes, elles sont les premières victimes d’une guerre qui les dépasse. Les « maltraiter, c’est attaquer la cellule familiale et saper sa sécurité. Mais c’est aussi une façon de briser leur mari car pour beaucoup d’hommes, il n’y a pas pire honte que de vivre avec une épouse violée ». Atrocement mutilées, victimes de la folie des hommes qui ne se contentent pas de les violenter mais détruisent leur appareil génital, elles souffrent une violence inouïe née d’un calcul stratégique. Les milices et factions qui ont trouvé là les moyens de mener, grâce à leurs souffrances, une guerre bien moins onéreuse que les conflits « normaux » en font les  vecteurs d’une entreprise de destruction affectant la structure familiale, sociale, économique.

Denis Mukwege ne se contente pas constater, il analyse les raisons de ces exactions qu’il date de 1998, période où les richesses en minerai de l’est Congo et notamment les gisements de coltan, essentiel pour l’électronique, ont déclenché une foire d’empoigne internationale dont la population fait les frais. Inlassablement il se bat. Au cours de sa carrière, il ne s’est pas contenté de rendre un peu d’espoir à plus de 4 000 femmes détruites par la folie humaine. Il a décidé de  faire connaître ces faits ignorés de presque tous et de se mettre non seulement par son action mais aussi par ses écrits, au service  de l’humanité en s’efforçant de continuer à croire en une société où primeraient  l’amour et la fraternité au lieu de l’esprit de lucre et la violence.

Un livre nécessaire.

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