LA DEMOCRATIE CHEZ LES ABEILLES, un modèle de société

par Thomas Seeley, aux éditions Quae

Thomas Seeley, professeur à l’université Cornell étudie les abeilles depuis 1970. Riche d’expériences scientifiques, de croquis et d’images cet ouvrage édité pour la première fois par la Princeton University Press se révèle un document précieux. Il analyse les phénomènes de prise de décision qui permettent aux abeilles de choisir les meilleurs lieux pou le butinage ou les sites les plus propices à garantir l’avenir des nouveaux essaims qui se forment au début de l’été.

UNE LONGUE CHAINE DE CHERCHEURS

Homme de dialogue, Thomas Seeley a su mobiliser autour de ses recherches de nombreux collaborateurs.  Il prend pour point de départ les connaissances acquises par les plus grands scientifiques de son époque, notamment par des spécialistes des sciences sociales, Martin Lindauer, Roger A. Morse et Edward O. Wilson, pose une série de questions à propos de l’organisation des sociétés d’abeilles et met au service de la vérification de ses hypothèses les moyens les plus modernes. Observer, analyser, tirer des conclusions, telle est la méthode qu’il utilise d’autant que Bert Hölldobler, disciple et continuateur de l’œuvre de Karl von Frisch, lui a permis de découvrir l’importance de l’observation rapprochée des animaux dans leur milieu naturel.

UNE OBSERVATION IN VIVO

Au fil du livre, le lecteur découvre des renseignements sur l’organisation de la ruche, sur la manière dont les abeilles reconstituent leurs effectifs au cours de l’hiver, sur la préparation de l’essaimage et sa mise en oeuvre.

Le débat des abeilles éclaireuses (300 à 500 pour un essaim de 10 000) a pour fonction d’aider leurs congénères à choisir le meilleur des sites parmi la douzaine potentiellement utilisables pour une nouvelle colonie. Grâce au marquage de milliers d’abeilles et à du matériel vidéo performant, les danses frétillantes par lesquelles les éclaireuses rendent compte des sites découverts au cours de leurs explorations peuvent être visionnées et analysées. Elles ont pour fonction de renseigner les abeilles non seulement sur la situation géographique du site mais aussi sur sa qualité et son adéquation aux besoins de la ruche, notamment sa taille et la sécurité offerte à l’essaim par l’emplacement de l’ouverture et son calibre. Plus la danse est vigoureuse, plus de nouvelles éclaireuses se détachent du groupe pour aller visiter le site ainsi promu.

Peu à peu, après une importante agitation, les abeilles arrivent à se mettre d’accord à la suite d’un choix qui nous est décrit comme consensuel et débarrassé de tout aspect de compétition. Mais comment s’effectue ce choix ? A ce stade de leurs recherches, Thomas Seeley et ses équipes successives sont bien incapables de déterminer ce qui est à « l’origine du déclenchement de l’envol instantané et synchronisé de milliers d’abeilles, cette véritable explosion »

DE LA DECISION A L’ACTION

La manière dont se déroule le déménagement est un nouveau chantier pour les chercheurs. Il s’agit de comprendre « comment un essaim maintient sa cohérence lors de la bascule d’un comportement de prise de décision vers celui de la mise en oeuvre effective ».

Comment se réchauffe l’essaim avant de prendre son envol ? Comment l’information circule-t-elle dans la ruche ?  Par quelles stridulations, quelles phéromones est-elle portée pour être partagée ? Comment une petite quantité d’abeilles « expertes » parviennent-elles à piloter un groupe considérables d’abeilles qui ignorent l’emplacement du nouveau site ? Autant de questions que se posent les chercheurs et pour lesquelles ils arrivent à acquérir une certaine compréhension grâce à une série d’expériences et d’observations.

DES LECONS A TIRER ?

Un autre chantier encore demeure ouvert. Le croisement des découvertes à propos des abeilles et des recherches des  biologistes comportementaux spécialisés dans l’étude des primates (y compris les humains) ont permis de comparer les mécanismes de décision d’un essaim à ceux du cerveau . « Dans les deux systèmes, une intelligence d’un niveau supérieur émerge d’un groupe d’êtres peu évolué », insectes sociaux menant leur vie ou neurones qui s’activent.

Enfin, en conclusion, Thomas Seeley s’interroge sur les leçons que peut donner la ruche aux groupes humains. Il considère qu’une bonne connaissance du système de décision des abeilles peut inciter les humains à adopter des comportements aptes à améliorer les relations avec leurs congénères. Choisir un groupe d’individus ayant un respect mutuel et des intérêts en commun, faire en sorte que le leader apporte une connaissance sans influencer la réflexion du groupe, faire leur place à des solutions diverses, utiliser le débat et le quorum pour des décision rapides, autant d’attitudes qui permettent, argumente-t-il, de refuser la centralisation, de favoriser une discussion équitable et de permettre une prise de décision sans confrontation.

Ce modèle de fonctionnement nous est présenté comme l’ exemple d’une belle leçon à méditer pour les groupes humains qui pratiquent généralement une politique d’opposition plus que consensus.

 

UN MODELE POUR NOS SOCIETES ?

Après la lecture de ce livre, une question se poser au lecteur. Si l’on considère la démocratie dans son sens strict à savoir le gouvernement du peuple par le peuple au lieu de l’être par un seul comme c’est le cas dans la monarchie ou la dictature, ou par une minorité, -on citera dans ce cas l’aristocratie et l’oligarchie-, les abeilles ne sont pas démocrates. Un petit groupe d’éclaireuses prend à un moment donné et pour des raisons données le pouvoir sur la masse. Même si ce n’est pas la reine qui prend la décision pour les 10 000 abeilles d’un essaim mais 5% environ de ses sujets, cela ne change rien au problème. Il n’y a, de la part du peuple abeille nulle argumentation raisonnée et nulle prise de décision collective reposant sur des débats. S’il n’y a pas d’opposition, c’est parce qu‘un petit nombre « d’experts » prend le pouvoir sur une masse dans un simulacre de démocratie. Il n’y a pas de liberté de choix mais un effet d’entrainement.

On pourra donc à juste titre évoquer une admirable organisation mais il paraît difficile de proposer ce système de fonctionnement comme un modèle à mettre en œuvre dans les sociétés humaines à moins qu’on ne souhaite les transformer en sociétés de robots et non de citoyens.

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