La chienne du facteur

Petit clin d’oeil amical à l’attention de mon amie Véronique, lectrice assidue et attentive amie des animaux et des gens, ce petit texte qui ne figure dans aucun de mes livres publiés.

 

Nulle tâche n’est plus ingrate que celle du facteur de montagne, ils le savent tous. Il faut avoir de bonnes jambes et le cœur bien accroché pour passer de hameau en masure au chaud du jour. Sans compter les périodes calamiteuses où, sous la lumière indécise, disparaissent les sentes noyées de pluies, effacées par les brouillards matinaux ou les nuits trop tôt tombées.

C’est alors qu’aux yeux des mortels égarés se manifestent les démons et sorcières, les loups garous et le petit peuple des gnomes qui d’ordinaire se confine au profond de la terre, tout un monde malfaisant et pervers qui a pour habitude de tourmenter les humains, de leur faire perdre leur chemin et la tête. Mais Tio Pèpé, le nouveau facteur, ne craint ni Dieu ni diable. Il n’aime rien tant que de tracer sa route dans les chemins creux bordés d’asphodèles et d’asparagus.

Dans l’auberge de Don Gregorio, ils sont plusieurs à l’écouter. L’odeur de suint qui imprègne les murs s’estompe, la salle sombre disparaît et les voilà en pleine montagne dévalant avec le facteur diabolique des pierriers à se rompre le cou, ou grimpant tels des isards sur les rocs les plus inaccessibles au milieu des digitales qui déploient pour eux seuls la splendeur de leurs vénéneuses couleurs. Sa tâche, Tio Pèpé la trouve d’autant moins ingrate qu’il a une compagne parfaite, l’indispensable auxiliaire de tout facteur qui se respecte. Plus vaillante qu’un homme, et douée d’un flair que jamais jusqu’ici personne n’a pu prendre en défaut. Jamais il n’a égaré une lettre, perdu un colis, oublié un message sans qu’elle le retrouve.

De certains animaux, on dit qu’il ne leur manque que la parole. A la chienne Flor, la parole ne manque même pas. D’abord elle comprend tout ce qu’on lui dit. Et puis elle possède une telle gamme d’aboiements, de jappements et de mimiques  qu’il faudrait être idiot pour ne pas saisir ce qu’elle exprime.  D’ailleurs Tios Pèpé peut prouver ses dires. D’un mouvement rapide de la tête accompagné d’un clin d’œil presque imperceptible, il désigne la chienne, -une batarde croisée de multiples races avec une forte tendance papillon- qui, sa journée terminée, sa petite tête marron sagement posée sur ses pattes, savoure au pied de son maître un repos bien gagné.

Tio Pèpé commence à s’agiter, ouvre sa besace, la referme, fouille ses poches une à une.

– Flor…

A peine a-t-il murmuré, comme parlant pour lui seul. Une oreille se dresse.

-… je crois bien…

Sous les deux oreilles maintenant levées, le regard noisette pétille.

– Oh non, c’est pas Dieu possible ! La lettre… je l’aurais perdue ?

Debout, une patte levée, comme à l’arrêt, Flor attend.

– Va me la chercher, il me la faut, cette lettre !

Tio Pèpé n’a pas fini de parler que, déjà la chienne s’est éclipsée par la porte entrebâillée. Le nez au ras du sentier, elle prend la piste.

Dans l’auberge, les grosses voix s’entrecroisent  et se coupent, roulent comme les torrents furieux à la fonte des neiges. A d’autres ! On ne la leur fera pas ! On les connaît, les facteurs ! Menteurs comme des arracheurs de dents. La bête va faire une petite balade, puis ni vu ni connu je t’embrouille, elle reviendra à l’auberge. Et il s’imagine que le tour sera joué. Eh bien non !  Qu’il ne croit pas qu’ils vont couper dans cette histoire ! Ils ne sont pas nés de la dernière pluie.

D’abord,  on le somme de dire où il a caché la lettre. Près du village de Cerler, ils doivent connaître la maison du Gallito. C’est là qu’elle est, entre deux rochers. Le Gallito refusait de croire au talent de Flor. Alors, ils ont parié.

De qui se moque-t-on ? D’ici à Cerler, il n’y a pas moins de deux heures aller retour par des sentes escarpées. Et la chienne y retournerait seule ?  Ils voudraient bien voir ça ! Puisque c’est ça, ils attendront, et on verra ce qu’on verra. Ils ne permettent à personne de se jouer d’eux, il y va de leur honneur.

Don Grégorio se frotte les mains. Rien de tel qu’une bonne échauffourée  pour faire marcher le commerce. Chacun parie, Pédrito prend les enjeux. Et puisqu’il faut passer le temps, on commande. Du vin, puis encore du vin, enfin de l’eau de vie. Ici on la dit aguardiente, eau qui brûle. Il est vrai que celle de Don Gregorio n’a pas son pareil pour vous décaper l’œsophage.

Les conversations vont leur train. Ceux qui s’arrêtent à l’auberge pour vider une copita de cette eau qui brûle prennent partie pour l’un ou l’autre camp, puis restent à attendre avec les autres. Comment partir sans savoir ?

A mesure que baisse le niveau du liquide, le ton monte. Le temps s’étire. Peu à peu, le doute s’insinue dans les esprits. Chaque fois que s’ouvre la porte, des yeux curieux scrutent le chemin. Et si cette chienne du diable était  bien remontée jusqu’à Cerler ? Il faut qu’ils en aient le cœur net. Ils sont prêts à rester là jusqu’à la nuit tombée si nécessaire. Les femmes diront ce qu’elles veulent, il faut qu’ils sachent. Les verres se remplissent à nouveau, puis se vident. Les dominos sortent de leurs boîtes, on bat les cartes.

  • Il faut lui laisser le temps, dit le facteur. C’est qu’il y a un bout de chemin !

Et puis le Gallito a bien fait les choses. Coincée entre deux rochers, la lettre ! Introuvable pour quiconque. Mais Flor la dénichera, il en est certain ! Cette chienne-là est plus intelligente que bien des hommes. On jurerait pourtant que sa voix frémit un peu. Son assurance se lézarde. Le facteur flanche, les paris redoublent. Trouvera ? Trouvera pas ? Pédrito ne sait plus où donner de la tête.

Et puis, au moment le moins pensé, la porte de l’auberge s’entrouvre. Une touffe de poils roux s’engouffre dans la salle. Tio Pèpé s’est redressé. La chienne avance fièrement comme un cheval à la parade entre les hommes assemblés de part et d’autre qui lui font une haie d’honneur. Dans ses yeux pétillants au-dessus de la grosse enveloppe bise un peu chiffonnée, un peu humide qui barre sa gueule comme une moustache de comédie, on peut lire de la fierté. Elle accepte toutes les caresses et frétille de plaisir mais ne lâche l’enveloppe que lorsque son maître se penche vers elle pour prendre livraison du précieux objet.

-Ah, dit Tio Pèpé en flattant le pelage humide de sueur, tu es une bonne fille. Don Gregorio, on peut avoir une soupe bien chaude pour ma chienne ? Et pour les autres, allez, je paie la tournée.

-Non, la tournée est pour moi, souffle l’heureux aubergiste.

 

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